samedi 21 février 2009

Claude Lévi-Strauss








1-Présentation:Lévi-Strauss, Claude (1908– ), anthropologue français dont les travaux sur la prohibition de l’inceste, les structures sociales de la parenté et les règles du mariage ont profondément marqué l’anthropologie moderne.

2-La formation:Né à Bruxelles, Claude Lévi-Strauss poursuit ses études à Paris où il obtient, en 1931, l’agrégation de philosophie. Après quelques années d’enseignement en France, il est nommé auprès de la mission universitaire de São Paulo, au Brésil où, de 1935 à 1938, il effectue plusieurs missions ethnographiques (dans le Mato Grosso, puis en Amazonie).

Durant la Seconde Guerre mondiale, il quitte la France pour les États-Unis, où il occupe divers postes jusqu’en 1948 (enseignant, conseiller culturel auprès de l’Ambassade de France). Peu après son retour en France, il passe avec succès son doctorat (les Structures élémentaires de la parenté, 1949) et présente sa thèse complémentaire (la Vie familiale et sociale des Indiens nambikwara). Simultanément, il devient sous-directeur du musée de l’Homme et directeur d’études à l’École pratique des hautes études (Ve section). En 1973, il est élu à l’Académie française.

Jusqu’en 1982, date à laquelle il prend sa retraite, il occupe diverses fonctions : professeur au Collège de France (à partir de 1959), directeur du Laboratoire d’anthropologie sociale (fondé par lui-même en 1960) ; responsabilités à travers lesquelles il marque plusieurs générations de chercheurs qu’il forme et initie à l’anthropologie structurale. Il a raconté la naissance de sa vocation d’anthropologue et ses premières expéditions chez les Indiens du Brésil dans Tristes Tropiques (1955), journal de bord ethnographique aux tonalités littéraires et philosophiques, et autobiographie intellectuelle.

3-L’anthropologie structuraleQu’il s’agisse des peuples de l’Afrique, des Amériques ou de l’Europe, l’anthropologie contemporaine reconnaît le fait de la diversité culturelle, la pluralité des groupes sociaux, des civilisations et des systèmes d’organisations dont les différences tiennent à des circonstances géographiques, historiques et sociologiques. L’une des questions majeures qui sous-tend l’œuvre de Lévi-Strauss est de savoir comment appliquer à des ordres de faits culturellement disparates une méthode de connaissance permettant de dégager une unité de structure anthropologique entre les représentations humaines et leurs manifestations institutionnelles. Il n’est pas question de gommer les différences entre les sociétés humaines, mais de contribuer à mettre au jour des mécanismes d’interactions entre les hommes et leur milieu, de saisir les modalités du passage de la nature à la culture humaine pour comprendre ce qui constitue l’unité de l’homme.

Dans cette perspective, un article de Lévi-Strauss fait date : « l’Analyse structurale en linguistique et en anthropologie » (1945), repris dans Anthropologie structurale I (1958), où il formule les principes fondamentaux de sa méthode de recherche. Inspiré par les travaux de la linguistique — notamment par ceux de Nicolas Troubetskoï et de Roman Jakobson avec qui il se lie d’amitié — Lévi-Strauss postule que les faits sociaux sont structurés par un ensemble de déterminations inconscientes qui s’articulent de manière à former un système organisé. Chacun des éléments de ce système ne se définit que dans la relation qu’il entretient avec les autres ; l’analyse structurale consiste donc à dégager les lois générales qui régissent ces relations. Telle est la méthode appliquée dans son maître ouvrage, les Structures élémentaires de la parenté (1949), où sont analysées les formes prototypiques de l’alliance matrimoniale. Il s’agit pour Lévi-Strauss de montrer que, sous la diversité des systèmes de parenté propres à chaque société, il existe des règles universelles. Ainsi en est-il de l’interdit concernant l’inceste qui, dans toutes les sociétés et de manière diversement codifiée, conditionne les relations d’alliance matrimoniale.

4-Les Mythologiques:L’application de l’analyse structurale à l’étude des mythes est centrale dans l’œuvre de Lévi-Strauss. Les mythes sont une forme du récit qu’il faut considérer comme un instrument intellectuel à partir duquel les sociétés formulent des réponses originales à des questions que se pose l’humanité en général (origine du monde, de l’Homme, phénomènes astronomiques, météorologiques, etc.).

L’objectif fixé par les quatre volumes des Mythologiques (le Cru et le Cuit, 1964 ; Du miel aux cendres, 1966 ; l’Origine des manières de table, 1968 ; l’Homme nu, 1971) est de comprendre les mécanismes de construction de la pensée mythique ; mais c’est aussi une véritable plongée dans les catégories les plus fondamentales de la pensée symbolique. Cette vaste enquête prolonge, en quelque sorte, l’étude des systèmes de parenté qui sont aussi des systèmes de symboles offrant un terrain privilégié pour saisir la spécificité de l’esprit humain.

Conjointement, à travers l’analyse structurale, la recherche de Lévi-Strauss amène à cette constatation majeure : tout système mythologique est le reflet d’une structure sociale indissociable d’un système de valeurs déterminé. Étudier et comparer les mythes, c’est découvrir comment, dans une société donnée, les techniques, l’art, les croyances religieuses, l’économie, l’organisation politique, les liens de parenté sont des aspects interdépendants de la vie sociale et constituent des domaines qui se répondent à des niveaux différents d’une même structure.

Dans cette ligne, avec le Totémisme aujourd’hui (1962) et la Pensée sauvage (1962), Lévi-Strauss montre que, loin d’être l’expression d’une mentalité primitive et arbitraire de l’Homme, les mythes traduisent des opérations de pensée complexes et fournissent des modèles logiques à travers lesquels les sociétés dites « traditionnelles » structurent leurs représentations du monde et d’elles-mêmes.

5-Un humaniste dans le siècle:En 1952, sur une commande de l’Unesco, Lévi-Strauss rédige un texte intitulé Race et Histoire (repris dans Anthropologie structurale II, 1973) qui donne au structuralisme la dimension d’un nouvel humanisme. Mettant à profit les acquis de la réflexion ethnologique, Lévi-Strauss récuse l’idéologie raciste en remettant en cause le préjugé d’une relation entre l’apparence physique d’un individu et ses dispositions morales, et l’idée d’une hiérarchisation des « races » fonction de leurs productions culturelles. C’est pourquoi Lévi-Strauss rejette la notion de « progrès » liée à l’histoire et au développement technique de la civilisation occidentale, parce qu’elle « implique l’idée que certaines cultures, en des temps et en des lieux déterminés, sont supérieures à d’autres, puisqu’elles ont produit des œuvres dont ces dernières se sont montrées incapable de produire » (De près et de loin, 1988). On ne saurait donc se pencher sur le problème de « l’inégalité des races humaines » sans aborder le problème de la diversité entre des cultures humaines qui conditionne la perception d’une différence de « nature » entre les groupements humains.

Enfin, il est absurde de décréter qu’une culture est « supérieure » à une autre, car dans l’humanité aucune société ne s’est développée à l’écart des autres : aucun groupement social n’étant jamais absolument endogène, il est le produit historique d’échanges et de relations « interhumaines », au cours desquelles ont fusionné des influences culturelles variées.

lundi 26 janvier 2009

Thomas Hobbes








I-Présentation:

Hobbes, Thomas (1588-1679), philosophe anglais, auteur de la célèbre formule « l’Homme est un loup pour l’Homme » et d’une description du comportement humain selon une perspective mécaniste et naturaliste.

Né à Westport, Hobbes fait ses études à Magdalen Hall (Oxford). En 1608, il devient précepteur de William Cavendish, futur comte du Devon. Au cours des années suivantes, il effectue plusieurs voyages à travers la France et l’Italie en compagnie de son élève et, plus tard, du fils de celui-ci. Au cours de ces voyages, Hobbes rencontre plusieurs grands penseurs de son temps, notamment Galilée, René Descartes et Pierre Gassendi, qui auront une influence décisive sur sa pensée.


II-La vie:

En 1637, alors qu’il se trouve en Angleterre, il prend intérêt à la bataille constitutionnelle qui oppose le roi Charles Ier au Parlement. Il se met à travailler à un petit traité rédigé en anglais, dans lequel il prend la défense de la prérogative royale. Cet écrit circule officieusement en 1640 sous le titre Elements of Law (Éléments du droit naturel et politique). Lorsque les tensions politiques précédant la guerre civile éclatent la même année, Hobbes, craignant que le Long Parlement ne l’arrête en raison de ce livre, s’enfuit à Paris, où il demeure en exil volontaire pendant onze ans.

En 1642, il achève De Cive, qui expose sa théorie du gouvernement. De 1646 à 1648, il est précepteur du prince de Galles, futur roi Charles II, en exil à Paris. L’œuvre la plus célèbre de Hobbes, le Léviathan (1651), est un exposé magistral de sa doctrine de la souveraineté. Cette œuvre est interprétée par les disciples du prince en exil comme une justification de l’État et éveille, par son attaque contre la papauté, la suspicion des autorités françaises. Craignant de nouveau une arrestation, Hobbes rentre en Angleterre.

Lorsque le Commonwealth prend fin en 1660 et que son ancien élève accède au trône, Hobbes connaît un regain de faveur. En 1666, cependant, la Chambre des communes publie une ordonnance qui met le Léviathan au nombre des livres sur lesquels pèse l’accusation de tendances athées. Cette mesure entraîne Hobbes à brûler bon nombre de ses documents et à différer la publication de trois de ses œuvres.

À l’âge de quatre-vingt-quatre ans, Hobbes rédige une autobiographie en vers latins ; au cours des trois années suivantes, il traduit en vers anglais l’Iliade et l’Odyssée d’Homère.

La philosophie de Hobbes constitue une réaction à la liberté de conscience instaurée par la Réforme, laquelle génère, selon lui, l’anarchie. Il opère la scission de la philosophie anglaise et de la scolastique, et cherche à appliquer aux êtres humains, à la fois artisans et sujets de la société, les principes de la physique qui gouvernent le monde matériel.

Hobbes élabore sa théorie politique et son éthique sur une base naturaliste. Il soutient que « l’Homme est un loup pour l’Homme » et que pour échapper à la crainte de la mort qui guettait les individus isolés dans l’« état de nature », avant la naissance de l’État, ceux-ci se résolurent à s’imposer des lois fondées sur le contrat social. Selon Hobbes, afin de garantir la sécurité des personnes et des biens — vocation première de l’État —, les citoyens doivent se soumettre au même type de contrat social qui a permis d’instaurer la société civile : ils doivent renoncer à leur pouvoir politique et économique en faveur du prince, qui, bien qu’il ne soit pas infaillible, est le seul à pouvoir épargner à ses sujets les conflits sociaux auxquels les portent leurs inclinations naturelles.

Baruch Spinoza










1-Présentation:

Spinoza, Baruch (1632-1677), philosophe rationaliste et penseur religieux hollandais, considéré comme le plus important représentant moderne du panthéisme.

Né de parents juifs d'origine espagnole et portugaise à Amsterdam, Spinoza reçoit une solide éducation hébraïque classique. Plus tard, il se détache cependant du judaïsme établi, après ses études de science physique et la lecture des écrits de Thomas Hobbes et de René Descartes. En 1656, il est excommunié par les rabbins qui obtiennent son bannissement d'Amsterdam.

Pendant cinq ans, Spinoza demeure dans les faubourgs de la ville, vivant du polissage de verres optiques. À cette époque, il écrit son premier ouvrage philosophique, Court Traité sur Dieu, l'homme et sa félicité, qui annonce les grandes lignes de son système philosophique ultérieur. Le Tractatus theologico-politicus (Traité théologico-politique) et la dissertation De intellectus emendatione (De la réforme de l'entendement) datent vraisemblablement aussi de cette époque, bien que le premier n'ait été publié qu'en 1670 et le second en 1677. En 1661, Spinoza s'installe à Rijnsburg, aux environs de Leyde, puis, deux ou trois ans plus tard, à Voorburg, non loin de La Haye. Peu après, alors qu'il s'apprête à s'installer à La Haye même, une chaire de philosophie à l'université de Heidelberg lui est proposée par l'électeur palatin Charles Louis. Mais Spinoza décline l'offre, redoutant les restrictions que pourraient imposer les théologiens à son activité intellectuelle. Spinoza refuse également une pension que lui offre Louis XIV, sous la condition qu'une de ses œuvres lui soit dédiée.

2-Philosophie:

La pensée de Spinoza trouve son expression la plus complète dans Ethica more geometrico demonstrata (l'Éthique démontrée selon la méthode géométrique, 1674). Selon ce traité, l'univers est identique à Dieu, qui est la « substance » non-causée de toutes choses. La conception spinoziste de la substance, inspirée des philosophes scolastiques, n'est pas celle d'une réalité matérielle, mais plutôt celle d'une entité métaphysique, le fondement global et autosuffisant de toute réalité. Spinoza admet l'existence éventuelle, en nombre infini, d'attributs de la substance, mais il soutient que seuls deux de ces attributs sont accessibles à l'esprit humain, à savoir l'étendue, ou monde des corps matériels, et la pensée consciente. Dans sa représentation, la pensée et l'étendue dépendent d'une réalité ultime, dans laquelle elles existent, et qui est Dieu. Dans le système de Spinoza, la causalité peut exister dans l'attribut étendue entre objets singuliers, c'est-à-dire entre corps physiques ou dans l'attribut pensée, entre idées singulières, mais non entre objets et idées. Afin de rendre compte des interactions causales apparentes entre objets et idées, Spinoza avance la théorie dite du « parallélisme », selon laquelle toute idée a son équivalent physique et, inversement, tout objet physique, son idée qui lui correspond.

Quant à la singularité des choses, que ce soit celle d'objets physiques ou celle d'idées, Spinoza l'explique en termes de modes particuliers de la substance. Tous les objets particuliers sont des modes de Dieu dans l'attribut étendue et toutes les idées particulières sont des modes de Dieu dans l'attribut pensée. Les modes sont des natura naturata, « nature naturée », ou nature dans la multiplicité de ses manifestations ; la substance ou Dieu est natura naturans, « nature naturante », ou nature dans son unité créatrice, agissant comme le déterminant de ses modes propres. Les modes sont transitoires et leur existence suppose la forme temporelle. Dieu est éternel, transcendant tous les changements modaux. En conséquence, les choses particulières, qu'elles relèvent de l'étendue ou de la pensée, sont finies et éphémères. Pourtant, Spinoza affirme l'existence d'un monde indestructible. Ce monde ne saurait être trouvé dans l'ordre des choses existantes mais dans celui de l'essence. La connaissance intuitive qu'a l'humanité de Dieu est la source de l'amour intellectuel de Dieu (amor Dei intellectualis), qui, lui, fait partie de l'amour que Dieu se porte à lui-même.

La doctrine spinoziste des essences est apparentée à la conception scolastique des « réalités » et aux Idées de Platon, tout en s'en distinguant par d'importants aspects. Spinoza conçoit les essences comme des entités conceptuelles de l'aspect universel de toute chose. La différence fondamentale entre les existences et les essences dans la cosmologie de Spinoza est que l'être des premières se trouve dans le temps et que les secondes se situent en dehors du temps. Puisque la mortalité ne concerne que les choses assujetties à la loi du temps, l'ordre des essences, qui est intemporel, doit par conséquent être éternel. Néanmoins, l'ordre des essences est un ordre d'être immanent.

Toute existence a donc un caractère universel ou essentiel, bien que pour réaliser ce caractère, la chose existante doit transcender sa propre forme intrinsèque, en d'autres termes, se libérer des limites de sa propre structure. L'ordre des essences a ainsi une sorte d'être au sein de l'ordre des existences (le premier étant la cause immanente du second), sans toutefois partager ses limites temporelles. La causalité immanente, dans la métaphysique de Spinoza, signifie autocausalité, et ce qui est autodéterminé est libre. À partir de ce raisonnement, Spinoza développe sa doctrine de la liberté comme bien accessible seulement dans l'ordre des essences. Dans l'un et l'autre de ses attributs (étendue ou pensée), l'existence est asservissement, tout corps existant étant déterminé par ses propres séries causales ; tout corps particulier ou idée particulière est soumis à d'autres corps ou idées et la forme de son être est déterminée par ceux-ci. Ce n'est que dans l'être intemporel, qui est sa propre cause, et donc dans l'être universel et immanent que la liberté totale est possible ; ce n'est que par l'identification avec la substance, ou Dieu, que l'on touche à l'immortalité, et, avec elle, à la paix.

3-Rejet de la tradition:

Spinoza rejette l'idée de la Providence et du libre arbitre, et son concept d'un Dieu impersonnel suscite beaucoup d'hostilité chez ses contemporains. À bien des égards, sa position est unique dans l'histoire de la philosophie. Il n'appartenait à aucune école, il n'en a fondé aucune. Si son œuvre s'inspire, peu ou prou, de la pensée de quelques-uns de ses prédécesseurs, elle se distingue par son originalité, même par rapport à la pensée d'un Descartes. La pensée de Spinoza qui compte parmi les plus grands penseurs de la philosophie n’est reconnue qu'un siècle après sa mort, et si son système ne donne naissance à aucun véritable mouvement, son influence ne peut être comparée qu'à celle de la philosophie d'Emmanuel Kant. Non seulement les métaphysiciens, mais aussi des poètes comme Goethe, William Wordsworth et Percy Shelley se sont inspiré des œuvres de Spinoza dont la pensée se prolonge dans la poésie panthéiste.

Theodor Adorno






I-Présentation:

Adorno, Theodor (1903-1969), philosophe et musicologue allemand, membre de l'école de Francfort.

II-La vie:

Il naquit à Francfort-sur-le-Main le 11 septembre 1903, et poursuivit ses études de doctorat de philosophie à l'université Johann Wolfgang Goethe de Francfort de 1921 à 1924. Il séjourna à Vienne de 1925 à 1928, et fut étudiant du compositeur Alban Berg à Vienne. Il fut un fervent partisan de la musique de la seconde école de Vienne. Il enseigna à Francfort jusqu'en 1933 puis quitta l'Allemagne à l'arrivée au pouvoir de Hitler. Il séjourna d'abord en Grande-Bretagne et enseigna à Oxford. Durant cette période, il publia des articles dans lesquels il développe un projet d'une théorie sociale de la musique. En 1938, il émigra aux États-Unis et travailla avec Max Horkheimer à la rédaction de Dialektik der Aufklärung (« Dialectique de la raison », 1947).
Adorno rentra en Allemagne en 1949 et reprit son enseignement à Francfort en 1951. Une part importante de son enseignement fut consacrée à l'élaboration de sa Théorie esthétique (1970). Contrairement à Horkheimer, Adorno continua à insister sur l'importance centrale de la structure de classes des sociétés modernes dans des livres comme Minima Moralia : Réflexions sur la vie mutilée (1951), sa réaction à l'effondrement de la civilisation européenne durant la Seconde Guerre mondiale, Jargon der Eigentlichkeit (« Jargon de l'authenticité », 1964), critique du philosophe Martin Heidegger, et dans d'autres ouvrages réfutant la possibilité d'une vérité objective. Il mourut le 6 août 1969.
Adorno doit sans doute son influence la plus durable aux concepts qu'il avait forgés conjointement avec Horkheimer : la « rationalité instrumentale ». La raison, qui constitue un des concepts centraux de la philosophie des Lumières, et qui peut être comprise comme le fondement du développement des sociétés occidentales, est détournée et corrompue par les systèmes de domination. Les classes dominantes subjectivisent la raison et l'infléchissent pour lui faire servir ses intérêts particuliers, à travers « l'industrie de la culture » par exemple, qui transforme les œuvres d'art en marchandises. Voir aussi Marxisme.

samedi 17 janvier 2009

Epicure








Épicure (341-270 av. J.-C.), philosophe grec, fondateur de l’école du « Jardin », que la postérité retiendra sous l’appellation d’épicurisme.

Né sur l’île de Samos d’une famille athénienne, Épicure est formé par son père, maître d’école, et s’intéresse à la philosophie dès l’âge de douze ans, dit-on, suivant, notamment, l’enseignement de Pamphile et de Nausiphane. À l’âge de dix-huit ans, il part pour Athènes accomplir son service militaire, et y demeure deux années, pendant lesquelles il entend Xénocrate à l’Académie. On ignore précisément ce que fait Épicure durant les années suivantes, mais on sait qu’il fonde une école à Mytilène, sur l’île de Lesbos, vers 311 et, deux ou trois années plus tard, qu’il assume la direction d’une autre à Lampsaque. De retour à Athènes en 306, il s’y installe définitivement, professant sa doctrine à des disciples dévoués. Les cours ayant lieu dans le jardin de sa maison, l’école d’Épicure est surnommée « le Jardin ». Des étudiants y affluent, venus de toute la Grèce et de l’Asie Mineure, attirés autant par le charme de la personnalité d’Épicure que par ses enseignements. L’école d’Athènes gardera par ailleurs des liens étroits avec les autres centres épicuriens, à Mytilène et à Lampsaque, entretenue grâce à une abondante relation épistolaire du Maître.

Épicure a en effet été un auteur prolifique. Selon sa biographie relatée par Diogène Laërce, il a laissé trois cents manuscrits, dont trente-sept traités sur la physique et de nombreux ouvrages sur l’amour, la justice, les dieux, etc. De tous ces écrits, seules trois lettres et un nombre de courts fragments ont été conservés dans la biographie de Diogène Laërce. Les principales sources d’information et de discussion concernant le système d’Épicure sont les écrits de Cicéron, Sénèque, Plutarque et Lucrèce, dont le poème De rerum natura (De la nature) expose l’épicurisme.

La doctrine éthique enseignée par Épicure prône essentiellement la quête du bonheur, à laquelle on peut accéder en valorisant des qualités morales telles que l’amitié et l’entraide. Fondé sur la frugalité, le désintérêt du politique, l’égalité, le système philosophique épicurien proclame enfin le droit de philosopher, accordé à tout un chacun, qu’il soit homme, femme, riche, pauvre ou esclave.

samedi 10 janvier 2009

Emmanuel Kant










1-Présentation:


Kant, Emmanuel (1724-1804), philosophe allemand, fondateur de la philosophie critique, qui a été à l’origine d’une véritable « révolution copernicienne » en philosophie.



2-Vie:

Né à Königsberg (Prusse orientale), d’origine modeste, Kant fréquente le Collegium Fredericianum, dirigé par un pasteur piétiste. À l’université, il suit l’enseignement de Martin Knutzen, newtonien et wolffien, et étudie la physique, les sciences naturelles, les mathématiques et la philosophie. En 1746, contraint d’interrompre sa carrière universitaire à la mort de son père, il devient précepteur dans diverses familles de la région de Königsberg.

Son premier ouvrage, Pensées sur la véritable évaluation des forces vives (1746), tente de concilier Descartes et Leibniz sur la mesure de la force des corps en mouvement. Il doit cependant attendre l’année 1755 pour devenir « Privatdozent » grâce à une Dissertation sur les premiers principes de la connaissance métaphysique à la faculté de philosophie de l’université de Königsberg.

Pendant quinze ans, Kant enseignera les sciences, les mathématiques, la logique, aussi bien que la métaphysique, la théologie, le droit, l’anthropologie, la pédagogie, et même la géographie physique.

Nommé sous-bibliothécaire en 1766 à la bibliothèque du château royal de Königsberg, Kant ne devient professeur titulaire qu’en 1770, avec une dissertation sur la Forme et les principes du monde sensible et du monde intelligible (Dissertation de 1770).

Durant les vingt-sept années suivantes, il continue à enseigner, attirant un grand nombre d’étudiants. Premier grand philosophe à donner un enseignement universitaire régulier, Kant a consacré sa vie entière à l’étude et à l’enseignement.

En 1781 paraît la première édition de la Critique de la raison pure (Kritik der reinen Vernunft), fruit de onze années de travail, mais le livre ne rencontre pas le succès escompté ; puis, en 1788, la Critique de la raison pratique (Kritik der praktischen Vernunft) et, en 1790, la Critique de la faculté de juger (Kritik der Urteilskraft).

En 1792, à la suite de la publication de la Religion dans les limites de la simple raison, il subit la censure de Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, qui lui interdit de traiter de questions religieuses. Tel est l’un des rares événements qui viendront bouleverser sa vie personnelle austère, célibataire et sédentaire. Sa promenade quotidienne n’a été troublée, dit-on, que le jour où il a découvert l’Émile de Rousseau, et un autre où il a jugé nécessaire d’aller au-devant du courrier portant des nouvelles de la Révolution française.

« Je suis par goût un chercheur », écrit-il, « je ressens toute la soif de connaître et l’avide inquiétude de progresser [...]. Il fut un temps où je croyais qu’il n’y avait que cela qui puisse faire l’honneur de l’humanité et je méprisais la plèbe qui ignore tout. Rousseau m’a remis en place ! Ce privilège illusoire s’évanouit, j’apprends à honorer les hommes et je me trouverais plus inutile que le commun des travailleurs si je n’étais convaincu que la spéculation à laquelle je me livre peut conférer à tout le reste une valeur : faire ressortir les droits de l’humanité. »

Kant s’éteint en prononçant ces mots restés célèbres : « C’est bien » (« Es ist gut »).



3-Philosophie:

La philosophie kantienne est une philosophie de la liberté, qui arrache l’Homme au déterminisme de la nature et de son passé pour le faire accéder à l’autonomie intellectuelle et morale. Elle récuse la théologie traditionnelle et le principe divin comme raison suffisante, cause explicative de l’Univers. Véritable critique du pouvoir de la raison et de sa capacité à produire des illusions, elle récuse les prétentions de la métaphysique à connaître ce qui n’est pas objet des sens mais besoin de la pensée, désir, aspirations légitimes de l’Homme.

Prenant sa source et trouvant son terme dans l’expérience humaine, dans le prolongement de Rousseau, la pensée kantienne s’oriente vers la philosophie pratique et porte sur le rapport de l’expérience humaine (dans son unité et sa diversité) aux idées et aux concepts, repoussant ceux-ci lorsqu’ils tendent à enfermer, altérer ou réduire celle-ci. La philosophie n’est plus pour Kant un savoir qui pourrait sauver l’Homme ou qui le délivrerait de toutes choses, comme chez Platon ou Spinoza, mais une critique du savoir comme substitut de l’expérience.

Kant propose donc une nouvelle architecture métaphysique, théologique, épistémologique et morale fondée sur la liberté humaine. Véritable « révolution copernicienne » de la pensée, son œuvre immense parcourt aussi bien l’astronomie et la physique que le droit. Certains diront qu’elle est souvent réduite à une sèche mise en question de la métaphysique ou à une bien rigide morale, mais on ne peut ôter à Kant le mérite d’avoir cherché, en ce siècle des Lumières qui est celui de la critique, à faire de cette critique même une science.

On distingue dans son œuvre deux périodes : la période dite « pré-critique » (1749-1780) et la période « critique » (1781-1796).



3.1-La période pré-critique:

La période pré-critique est marquée par une tentative de se défaire — sous l’influence de la pensée de Newton et, dès 1762-1763, de Rousseau et de Hume — du rationalisme dogmatique de Wolff, relecture scolastique de l’œuvre de Leibniz.

Important ouvrage de cette période, l’Histoire générale de la nature et théorie du ciel, essai sur la formation et l’origine mécanique du système du monde d’après les principes de Newton (1755), plutôt que d’accepter, à l’instar de Newton, l’idée de la création par Dieu de l’Univers, il avance l’hypothèse de la formation de l’Univers à partir d’une nébuleuse en rotation, hypothèse développée plus tard indépendamment par Laplace.

En 1763, la Seule Base possible pour la démonstration de l’existence de Dieu conteste déjà l’argument ontologique de Descartes et de saint Anselme comme preuve de l’existence de Dieu, et établit l’impossibilité de démontrer rationnellement une existence. Contre Swedenborg, les Songes d’un visionnaire expliqués par les songes de la métaphysique (1766) montrent que le rationalisme, s’il veut s’appuyer sur l’expérience, ne peut être que critique. Dans la Dissertation de 1770, enfin, Kant démontre l’existence d’éléments a priori au niveau de la sensibilité elle-même, la forme de l’espace et du temps, dont dépend toute activité de l’entendement.



3.2-La période critique:

La période critique, qui concilie idéalisme transcendantal et réalisme empirique, s’amorce dès 1770, mais s’ouvre véritablement avec la parution de la Critique de la raison pure en 1781. On distingue parfois une ultime période, de 1797 à la mort du philosophe, durant laquelle Kant élabore une métaphysique de la nature liée à une physique concrète. Ces dernières notes ont été publiées sous le titre Opus posthumum.



3.2.1-Refonder la métaphysique:

Dans la Critique de la raison pure (1781), l’ambition kantienne est de substituer à la métaphysique traditionnelle « vermoulue » une métaphysique non plus « transcendante » mais immanente, qui se tiendrait dans les limites d’un pouvoir de connaître où sensibilité et entendement sont toujours indissolublement liés. Kant se livre donc conjointement, sous l’influence de la lecture de Hume, de Locke et de Rousseau, à une critique de la métaphysique inspirée par Leibniz et Wolff et à une critique des facultés, c’est-à-dire des instances qui, en l’Homme, reçoivent les impressions et produisent les jugements et les pensées. Il s’agit de desceller la métaphysique de sa fausse assise spéculative pour la re-fonder dans la raison pure pratique.

Pour ce faire, il prend appui sur la distinction des jugements analytiques et des jugements synthétiques.



3.2.2-Jugements analytiques et jugements synthétiques:

Est analytique un jugement dans lequel le prédicat est contenu dans le sujet, comme dans la proposition « Les maisons noires sont des maisons ». La vérité de ce type de propositions est évidente, parce qu’affirmer l’inverse reviendrait à rendre la proposition contradictoire. De telles propositions sont appelées analytiques parce que l’on découvre la vérité par l’analyse du concept lui-même.

Les jugements synthétiques, quant à eux, sont ceux auxquels on ne peut parvenir par la pure analyse, comme dans l’énoncé « La maison est noire ». Tous les jugements ordinaires qui résultent de l’expérience du monde sont synthétiques.

Kant répartit les jugements en deux autres types : les jugements empiriques ou a posteriori et les jugements a priori formulés avant toute expérience. Les jugements empiriques dépendent de la perception des sens, alors que les jugements a priori sont valides par essence et ne sont pas fondés sur une telle perception. La différence entre ces deux types de jugements peut être illustrée par la proposition empirique « La maison est noire » et la proposition a priori « Deux plus deux égale quatre ». Kant soutient qu’il est possible de faire des jugements synthétiques a priori. En effet, c’est déjà sur un mode empirique que l’on saisit par intuition des phénomènes : l’espace et le temps sont des formes a priori de l’intuition, modes selon lesquels l’esprit appréhende ce qui est pour lui phénomène. Kant distingue ce qui apparaît, les « phénomènes », des « choses en soi », qui demeurent inconnues. Contre l’idéalisme de Berkeley, il affirme l’existence des choses hors de l’esprit. Cependant, la constitution des objets n’est pas séparable de ce qu’ils sont pour l’entendement allié à la sensibilité.



3.2.3-Catégories

L’activité de l’entendement, qui opère la synthèse du donné de l’intuition, est réglée par les catégories et se fonde sur la conscience ultime de soi, le « je pense » ou « sujet transcendantal », qui exprime et assure l’unité de la conscience, identité de soi à soi. Les catégories, fonctions qui permettent à l’entendement d’assurer la synthèse du divers représenté dans l’intuition, structurent donc la connaissance que nous avons du monde. Elles se divisent en quatre groupes : la quantité (unité, pluralité, totalité), la qualité (réalité, négation, limitation), la relation (substance-accident, cause-effet, réciprocité), la modalité (possibilité, existence, nécessité), et dérivent de la table logique des jugements.

Les jugements par lesquels l’entendement détermine l’objet de l’expérience sont le fruit de cette activité de synthèse du donné de l’intuition médiatisé par les catégories. Les schèmes de l’imagination mettent en rapport cette application de l’activité de l’entendement avec le donné de l’intuition sensible.

Hors de cette application aux données de l’intuition sensible, les catégories sont privées de tout sens et signification. C’est précisément dans cet usage illégitime et non maîtrisé des catégories que sombre la métaphysique classique : cherchant à déterminer des essences intelligibles indépendamment de l’expérience, elle mène à des antinomies, propositions contradictoires dans lesquelles la vérité des deux membres peut être également démontrée (l’Univers est infini / fini, toute réalité se ramène à des éléments insécables / toute réalité peut être décomposée à l’infini, etc.). C’est d’ailleurs la constatation de ces antinomies insolubles qui conduit Kant à la philosophie critique et à sa révolution copernicienne : il entend « mettre un terme au scandale d’une contradiction manifeste de la raison avec elle-même » (Lettre à Garve, 21 septembre 1798). La principale antinomie est celle qui concerne la causalité libre et la causalité naturelle. Tout l’objet de la Critique est en un sens d’expliquer un acte à la fois selon la loi de la causalité naturelle et selon la loi de la causalité libre.

C’est là l’essentiel de la philosophie pratique : sauver la causalité libre. Kant identifie en effet causalité par liberté et causalité par la raison, ce qu’il exprime sous la notion d’« autonomie », où se rejoignent à la fois l’idée de la loi morale comme exigence d’universalité et l’idée de la liberté comme causalité de la raison.

3.2.4-Autonomie de la raison et impératif catégorique:

Les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), la Critique de la raison pratique (1788) et la Métaphysique des mœurs (1797) développent la philosophie morale de Kant, fondée sur la liberté et sur l’« autonomie » de la volonté (opposée à l’« hétéronomie »).

L’acte moral est l’acte d’une pure bonne volonté, volonté dans laquelle celui qui agit se détermine par respect de la loi morale, c’est-à-dire de la raison universelle en lui. Cette affirmation est à l’origine de la distinction entre « impératif hypothétique » et « impératif catégorique ». L’impératif catégorique est le commandement de la raison elle-même qui s’exprime comme tel : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en règle universelle .» L’impératif hypothétique ne fait que commander une action comme moyen en vue d’une fin, inspiré par la sensibilité.

Dans la seconde formulation de l’impératif catégorique, le respect de la loi universelle en moi-même m’introduit au respect de tout être raisonnable comme fin en soi.

L’article Qu’est-ce que les Lumières ? (1784) définit à la fois le cadre et le but du projet kantien, et ce qu’est pour Kant l’autonomie de l’Homme : la sortie de la « minorité », et la capacité de penser librement, par soi-même.

L’Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique (1784) et les Conjectures sur le commencement de l’histoire humaine (1786) donnent une première ébauche d’analyse philosophique du devenir-homme de l’humanité comme tel, au travers du thème de l’insociable sociabilité, qui prépare le thème hégélien de la « ruse de la raison ». Kant pense que le monde évolue vers une société idéale, dans laquelle la raison « obligerait chaque législateur à faire ses lois de telle sorte qu’elles pourraient être issues de la volonté unie d’un peuple entier et à considérer chaque sujet, pour autant qu’il aspire à être citoyen, sur la base de la conformité à cette volonté ».

3.2.5-Jugement esthétique:

Dans la Critique de la faculté de juger (1790), Kant présente une analyse du jugement esthétique (« le beau est ce qui plaît universellement sans concept ») et montre qu’au niveau du jugement esthétique (finalité sans fin) se justifie un usage de la catégorie de fin comme une approche du donné phénoménal qui dépasse le simple donné comme tel.

Tandis que la Critique de la raison pure limite le pouvoir de connaître de l’Homme au monde phénoménal et assigne à l’âme, au monde et à Dieu le statut d’« idées régulatrices » de la raison, et que la Critique de la raison pratique légitime des affirmations relatives au monde des noumènes, à l’existence de Dieu, à la croyance en l’immortalité de l’âme et à la liberté (postulats de la raison pratique), la Critique de la faculté de juger s’emploie à opérer une conciliation de ces deux perspectives en montrant comment il y a, dans la finalité de l’organisation de la nature comme dans la finalité du devenir de l’humanité dans l’histoire, des indices, au plan des phénomènes, de la vérité des postulats de la raison pratique.

La Religion dans les limites de la simple raison (1793) définit comment la compréhension de soi du sujet pratique fondé dans la loi de la raison (autonomie) ouvre la voie à une interprétation critique du donné de la révélation chrétienne : Kant y traite notamment du pharisaïsme et de la conversion pour y examiner le rapport de la loi morale et de la volonté. L’Essai sur le mal radical, qui sert d’introduction à la Religion, développe la problématique de la possibilité de l’espérance, en montrant que l’Homme est mauvais sur fond de disposition naturelle au bien. Le mal radical est la libre subordination de la morale à la sensibilité.

Les trois questions fondamentales de Kant — « Que puis-je savoir ? », « Que dois-je faire ? », « Que m’est-il permis d’espérer ? » — convergent vers une seule question : « Qu’est-ce que l’Homme ? »

4-Postérité du kantisme:

Véritable rupture avec la tradition philosophique, la philosophie kantienne est elle-même fondatrice de toute une tradition de la pensée. Point de départ de l’idéalisme transcendantal de Fichte, de Schelling, de l’idéalisme absolu de Hegel, objet des critiques de Schopenhauer puis des sarcasmes de Nietzsche, la philosophie de Kant a tantôt été lue surtout comme une théorie de la connaissance (néopositivisme, école de Marburg, avec Paul Natorp et Hermann Cohen), tantôt principalement comme une philosophie morale. Par-delà la critique très forte de Hegel, la pensée contemporaine a connu un retour à Kant, soit par la voie de Heidegger (Kant et le Problème de la métaphysique, 1929), soit par la voie de la tradition française de philosophie réflexive, directement inspirée de Fichte, de Léon Brunschwicg, de Jules Lagneau et de Jean Nabert
.

Arthur Schopenhauer









1-
Présentation:

Schopenhauer, Arthur (1788-1860), philosophe allemand, célèbre pour sa philosophie du pessimisme. Né à Dantzig (aujourd'hui Gdańsk, Pologne), Schopenhauer fit ses études aux universités de Göttingen, Berlin et Iéna. Il s'installe ensuite à Francfort-sur-le-Main où il mène une vie solitaire et se consacre à l'étude des doctrines bouddhistes et hindouistes et de la mystique. Il est également influencé par le théologien, mystique et philosophe éclectique allemand de l'ordre des dominicains Maître Eckhart, par le théosophe et mystique allemand Jakob Böhme et par les érudits de la Renaissance et des Lumières .

Dans son ouvrage capital, le Monde comme volonté et comme représentation (1819), il expose les principaux éléments éthiques et métaphysiques de sa philosophie athéiste et pessimiste.

2-Volonté et perception:

En désaccord avec l'idéalisme absolu, Schopenhauer s'oppose vivement aux doctrines de G. W. F. Hegel. Il reprend de préférence, avec quelques réserves, la position d'Emmanuel Kant selon laquelle les phénomènes n'existent que dans la mesure où l'esprit les perçoit en tant qu'idées. Mais il contredit l'opinion de Kant selon laquelle la « chose en soi » (Ding an sich) ou réalité ultime demeurerait totalement inaccessible à l'expérience. Il assimile la « chose en soi » à l'expérience de la volonté. Selon Schopenhauer, toutefois, la volonté ne se limite pas à l'action volontaire et prévoyante, mais englobe toutes les activités dont le moi fait l'expérience, y compris les fonctions physiologiques. Cette volonté est la nature profonde de tous les êtres sensibles et prend dans le temps et dans l'espace l'apparence d'un corps qui est une idée. Partant du principe que la volonté constitue la nature profonde de son propre corps comme apparence dans le temps et l'espace, Schopenhauer en conclut que la volonté est la réalité sous-jacente à toutes les apparences matérielles et que la réalité absolue est une volonté universelle unique.

3-Volonté et souffrance:

Pour Schopenhauer, le caractère tragique de la vie résulte de la nature de la volonté, qui incite constamment l'individu à poursuivre des buts successifs, dont aucun ne peut satisfaire en permanence l'activité infinie de la force vitale ou volonté. Aussi la volonté mène-t-elle inévitablement à la douleur, à la souffrance et à la mort, dans un cycle sans fin de naissances, de morts et de résurrections ; seule une attitude de résignation peut mettre fin à l'activité de la volonté, car la raison maîtrise la volonté de telle sorte que l'impulsion se trouve suspendue.

C'est la perception de la nature de la conscience comme essentiellement impulsive qui conduit Schopenhauer à cette conception de la source de la vie dans la volonté. Sa métaphysique révèle une forte influence du bouddhisme. Son éthique parvient à faire converger des idées bouddhistes et chrétiennes. En ce qui concerne l'épistémologie, les conceptions de Schopenhauer le rattachent à l'école de la phénoménologie.

4-L’influence de Schopenhauer:

Connu pour son attitude hostile envers les femmes, Schopenhauer applique par la suite ses observations à une réflexion sur les principes qui régissent l'activité sexuelle de l'être humain, affirmant que ce ne sont pas les émotions de l'attachement sentimental qui poussent les individus les uns vers les autres, mais les impulsions irrationnelles de la volonté. L'influence de la philosophie de Schopenhauer est perceptible dans les premiers travaux de Friedrich Nietzsche, dans les drames musicaux de Richard Wagner et dans une grande partie de la recherche philosophique et artistique du XXe siècle.

jeudi 1 janvier 2009

Al Farabi

Al Farabi

1-Présentation:

Al Farabi abu nasr mohammed, (872-950), philosophe hellénisant du monde islamique, qui a tenté d’étayer la foi sur la raison, et affirmé le primat de la vérité philosophique sur la révélation. Pour lui, les vérités philosophiques sont universelles, contrairement aux croyances des religions.

Après avoir étudié la logique, aristotélicienne puis alexandrine, la grammaire, les mathématiques, la musique et la philosophie, al-Farabi s’installe à la cour de Sayf al-Dawla, souverain hamdanide d’Alep, qui accueille une cour de lettrés. Il est l’un des premiers penseurs musulmans à commenter et transmettre au monde arabe les doctrines de Platon et d’Aristote qui, selon lui, sont identiques (Synthèse des opinions des deux sages). Pour cette raison, al-Farabi sera surnommé le « deuxième maître », le premier étant Aristote. Son influence sera considérable sur des philosophes musulmans ultérieurs comme Avicenne, Avempace et Averroès.

2-Du sage au prophète:

Al-Farabi, dont la cosmologie porte la marque du néoplatonisme de Plotin, suppose un Être suprême, Dieu, l’Un sans cause, d’où découle le multiple dont procède la création. L’Un crée le monde par le seul exercice de l’intellect, et de lui procèdent les « causes secondes », qui génèrent à leur tour chacune un intellect. Ce processus se répète de l’Un jusqu’aux différents niveaux de l’Univers et jusqu’aux éléments, et enfin, passant par des formes de plus en plus complexes, jusqu’à l’Homme (De l’intellect).

L’Homme, le seul à être doté d’une « faculté parlante », doit être libéré de la matière de façon à atteindre l’« intellect acquis », stade ultime que vise le sage, et par lequel il reçoit la révélation. Dans le système d’al-Farabi, le sage sera donc aussi prophète, celui qui possède à la fois intelligence et imagination, et qui saura dévoiler aux hommes du commun les vérités intelligibles.

Il est aussi celui qui sera capable de les guider vers le bonheur. Al-Farabi accorde ainsi à la théorie politique beaucoup plus d’attention que tout autre philosophe musulman, adaptant, dans le Livre du gouvernement de la cité, le système platonicien de la République et des Lois : le sage devient chef de la Cité, cité vertueuse qui couronne le système farabien.

3-Œuvre:

Al-Farabi a formulé l’idéal d’une religion universelle, dont toutes les autres religions existantes seraient l’expression symbolique. Il est l’auteur d’une centaine d’ouvrages, qui ont été perdus pour beaucoup d’entre eux, comme ses commentaires d’Aristote, et dont quantité d’autres ont subsisté seulement dans leur traduction en latin médiéval. Outre ses écrits philosophiques, il a compilé un catalogue des sciences, première tentative musulmane de systématisation de la connaissance humaine. Il a aussi contribué à la théorie musicale dans son Grand Livre de la musique.

lundi 29 décembre 2008

Marx, Karl







1-Présentation:

Marx, Karl (1818-1883), philosophe politique, économiste et révolutionnaire allemand.

Cofondateur avec Friedrich Engels du socialisme scientifique, Karl Marx est, à ce titre, l’un des initiateurs du mouvement ouvrier international contemporain. Ses théories politiques et économiques sont à l'origine de l'établissement de régimes communistes dans de très nombreux pays, et il demeure l'un des penseurs qui a le plus fortement marqué le xxe siècle de son empreinte.

2-Premières années

2.1-Un journaliste dérangeant

Né à Trèves (Rhénanie-Palatinat), Karl Marx est issu d'une famille de la bourgeoisie d'origine juive convertie au protestantisme. Il fait ses études de philosophie et de droit aux universités de Bonn, de Berlin et de Iéna. En 1842, peu après la parution de son premier article dans le journal de Cologne, Rheinische Zeitung (la « Gazette rhénane »), de tendance démocratique révolutionnaire, il devient rédacteur en chef de ce journal. Membre du cercle des hégéliens de gauche, ses opinions politiques sont alors plutôt radicales, mais il n'est pas encore communiste. Ses critiques sur les conditions politiques et sociales de l'époque, publiées dans Rheinische Zeitung, lui valent les foudres des autorités prussiennes, qui font interdire le journal, et le poussent à quitter le pays.
2.2
Une rencontre décisive : Friedrich Engels

Karl Marx part alors pour Paris où, après avoir étudié de manière approfondie la philosophie, l'histoire et les sciences politiques, il adopte l'idéologie communiste. Profondément influencé par le saint-simonisme et par les premières formes d'idéologie politique du prolétariat qui voient le jour en France (blanquisme, socialisme et communisme utopique de Charles Fourier, Pierre Joseph Proudhon, etc.), il fréquente assidûment les cercles d'ouvriers socialistes français et allemands émigrés (la Ligue des justes).

En 1844, lors d'une visite de Friedrich Engels, les deux hommes se rendent compte qu'ils sont tous deux arrivés à la même conclusion sur la nature des problèmes révolutionnaires : le communisme, forme la plus radicale de l'idéologie révolutionnaire, leur apparaît alors non plus comme un idéal d'égalitarisme, mais comme « la forme nécessaire et le principe énergétique du futur prochain ». Ils entreprennent alors de collaborer pour expliquer systématiquement les principes théoriques du communisme scientifique et pour organiser un mouvement international de la classe ouvrière tournée vers ces mêmes principes. Leur collaboration s’achève à la mort de Karl Marx, en 1883.
3
Le Manifeste du Parti communiste

3.1
Naissance de la Ligue communiste

En 1845, Karl Marx est sommé de quitter Paris par François Pierre Guillaume Guizot en raison de ses activités révolutionnaires. Il se réfugie alors à Bruxelles (en Belgique), où il organise et dirige un réseau de groupes révolutionnaires dispersés à travers l'Europe et connus sous le nom de Comités de correspondance communistes. Il joue un rôle décisif dans la consolidation de ces comités qui, en 1847, prennent le nom de Ligue communiste. Karl Marx et Friedrich Engels sont chargés de rédiger le programme de cette première organisation ouvrière internationale. Le texte qu'ils soumettent alors, connu sous le titre de Manifeste du Parti communiste (1848), est le premier écrit systématique de la doctrine socialiste moderne ; il est rédigé par Karl Marx, en partie d'après des brouillons de Friedrich Engels. Les auteurs y substituent à la première devise des communistes, « Tous les hommes sont frères », le mot d'ordre et de ralliement « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
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Nietzsche, Friedrich











1-Présentation:

Nietzsche, Friedrich (1844-1900), philosophe allemand, qui formula une critique radicale de la pensée occidentale et de la morale chrétienne.

2-Vie et œuvre:

Nietzsche naquit le 15 octobre 1844 à Röcken (Prusse). Son père, pasteur luthérien, décéda alors qu'il était âgé de cinq ans et il fut élevé par sa mère dans une maison qui abritait sa grand-mère, deux tantes et une sœur. Il fit des études de philologie classique dans les universités de Bonn et Leipzig et fut nommé professeur de philologie classique à l'université de Bâle à l'âge de vingt-quatre ans. De santé fragile (il souffrit toute sa vie d'une mauvaise vue et de migraines), il fut contraint de prendre sa retraite en 1879. Dix ans plus tard, il eut une dépression nerveuse dont il ne se remit jamais.

À l'influence de la culture grecque sur Nietzsche, et en particulier des philosophies de Platon et d'Aristote, s'ajoutèrent celles d'Arthur Schopenhauer, de la doctrine évolutionniste (voir Évolution biologique) et de Richard Wagner.

Écrivain fécond, il publia notamment la Naissance de la tragédie (1872), Ainsi parlait Zarathoustra (1883), Par-delà le bien et le mal (1886), la Généalogie de la morale (1887), l'Antéchrist (1896), Ecce Homo (1908) et la Volonté de puissance (1901), dont il ne subsiste que des fragments.

Selon une des thèses fondamentales de Nietzsche, les valeurs traditionnelles (représentées essentiellement par le christianisme) ont perdu leur emprise sur la vie des individus : « Dieu est mort », proclamait-il, résumant ainsi le « nihilisme passif » de la civilisation moderne. Les valeurs traditionnelles représentaient, à ses yeux, une « morale d'esclaves », une morale créée par des individus faibles et en proie au ressentiment, qui encourageaient la douceur et la gentillesse pour privilégier des comportements servant leur propres intérêts. Nietzsche soutenait qu'il était possible de remplacer ces valeurs traditionnelles en créant des valeurs inédites, projet qui l'amena à élaborer la notion de surhomme (Übermensch).

Nietzsche opposait les masses, conformistes, qu'il qualifiait de « troupeau » ou de « populace », à un homme de type nouveau, assuré, indépendant et individualiste à l'extrême. Le surhomme qu'il appelait de ses vœux a des sentiments profonds mais contrôle rationnellement ses passions. Tourné vers le monde réel plutôt que vers les récompenses promises par la religion dans l'au-delà, le surhomme affirme la vie, y compris la souffrance et la peine qui sont le lot de l'existence humaine. Le surhomme est créateur de valeurs, créateur d'une « morale de maîtres », laquelle reflète la force et l'indépendance de celui qui se libère de toutes les valeurs, à l'exception de celles qu'il juge valables.

Toute conduite humaine, selon Nietzsche, est motivée par la volonté de puissance. Dans son sens positif, la volonté de puissance n'est pas uniquement synonyme de pouvoir sur les autres, mais signifie aussi le pouvoir sur soi, indispensable à la créativité. Une telle puissance est manifeste dans l'indépendance, la créativité et l'originalité du surhomme. Affirmant clairement que l'idéal de surhomme ne s'était jamais réalisé, Nietzsche fit toutefois mention de plusieurs personnages susceptibles de servir de figure emblématique du surhomme, comme Socrate, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe, Jules César et Napoléon.

Le concept de surhomme fut souvent associé à l'idée d'une société de maîtres et d'esclaves, mais cette interprétation, inspirée par un recueil de textes publié par la sœur de Nietzsche après la mort de celui-ci, fut souvent contestée.

3-Influence:

Poète reconnu, Nietzsche exerça une profonde influence sur la littérature allemande, ainsi que sur la littérature française et la théologie. Ses thèses furent discutées et reprises par des figures aussi prestigieuses que les philosophes allemands Karl Jaspers et Martin Heidegger, le philosophe juif d'origine allemande Martin Buber, le théologien américain d'origine allemande Paul Tillich, Albert Camus et Jean-Paul Sartre. La proclamation nietzschéenne de la mort de Dieu fut débattue par les théologiens radicaux de l'après-guerre, les Américains Thomas J. J. Altizer et Paul Van Buren, qui s'efforçaient de réhabiliter le christianisme dans les années 1960 et 1970. Voir aussi Existentialisme.

Pythagore







1-Présentation:

Pythagore (v. 570-v. 490 av. J.-C.), philosophe et mathématicien grec.

La vie de Pythagore est auréolée de mystère, et déjà de son vivant, il est une figure légendaire: on a dit que ses parents sont descendants du héros Ancée, fils de Zeus, que lui-même est fils d’Apollon, qu’il a passé trois fois neuf jours aux Enfers, ou qu’il est doté de pouvoirs surnaturels.

Originaire de l’île de Samos, Pythagore est initié aux enseignements des premiers philosophes ioniens Thalès, Anaximandre et Anaximène. Il aurait quitté Samos pour échapper à la tyrannie de Polycrate. Vers 530 av. J.-C., il s’établit à Crotone, colonie grecque dans l’Italie du Sud, où il fonde une école, connue sous le nom d’école pythagoricienne. On connaît la philosophie de Pythagore uniquement par l’œuvre de ses disciples.

2-Doctrines de base:


Outre une visée politique, la confrérie fondée par Pythagore a également une dimension morale et religieuse. Les pythagoriciens adhèrent à certains mystères, semblables à bien des égards aux mystères de l’orphisme. Obédience et silence, abstinence de nourriture, simplicité vestimentaire, modestie des possessions et examen de conscience, telles sont leurs règles. Les pythagoriciens croient à l’immortalité et à la transmigration des âmes (métempsycose). On rapporte que Pythagore lui-même prétendait avoir été un guerrier de la guerre de Troie, et qu’il se targuait d’avoir pu emporter dans sa vie terrestre le souvenir de toutes ses existences antérieures.

3-Théorie des nombres:

Chez les pythagoriciens, le Nombre est souverain. Par leurs recherches, ils ont doté les mathématiques d’un fondement scientifique. Ainsi, leurs travaux sur les nombres pairs et impairs, et les nombres premiers et carrés ont eu une importance fondamentale dans la théorie des nombres. Le concept de nombre devient pour eux le principe ultime de toute proportion, ordre et harmonie dans l’univers.

En géométrie, la grande découverte de l’école est le théorème de l’hypoténuse, ou théorème de Pythagore, qui établit que le carré de l’hypoténuse d’un triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés.

4-Astronomie:

L’astronomie des pythagoriciens marque une étape importante dans la pensée scientifique antique, parce qu’ils sont les premiers à considérer la Terre comme un globe gravitant avec d’autres planètes autour d’un feu central. Ils soutiennent que la disposition harmonieuse des corps célestes s’explique par le fait qu’ils se situent dans une sphère de réalité unique et englobante, se déplaçant selon un plan numérique. Selon eux, les corps célestes sont séparés les uns des autres par des intervalles correspondant aux longueurs harmonieuses des cordes, le mouvement des sphères est ainsi à la source d’un son musical, l’« harmonie des sphères ».

dimanche 28 décembre 2008

Descatres







1-Présentation:

Descartes, René (1596-1650), philosophe, scientifique et mathématicien français, un des promoteurs du rationalisme moderne.

Descartes est né à La Haye (aujourd’hui Descartes, Indre-et-Loire), d’un père conseiller au Parlement de Rennes, et d’une mère décédée un an après sa naissance. De 1607 à 1615, il suit l’enseignement des jésuites au collège royal de La Flèche. En 1616, il passe à Poitiers une licence en droit, mais n’embrasse pas la carrière qui s’ouvre à lui. Il prend les armes et commence à voyager. En 1618, à Breda (Pays-Bas), il fait la rencontre d’Isaac Beeckman qui oriente de manière décisive sa vocation scientifique, puis voyage en Allemagne et en Italie. De 1625 à 1628, il fréquente les milieux scientifiques et littéraires parisiens, puis s’installe aux Pays-Bas, où il rédige l’essentiel de son œuvre philosophique et scientifique. Directement, ou par l’intermédiaire de l’abbé Mersenne, il est en contact avec de nombreuses personnalités scientifiques de l’époque, notamment Bérulle, Gassendi, Hobbes, Fermat, Arnauld et Pascal. Appelé à la cour de Suède en 1649, il meurt peu après à Stockholm, le 11 février 1650, léguant à la postérité une œuvre féconde et profondément novatrice.

2-L’unité du savoir:

Dès l’élaboration des Règles pour la direction de l’esprit (inachevé, v. 1628), Descartes affirme l’unité du savoir et de l’esprit humain, nonobstant la diversité des objets auxquels il s’applique. Toutes les sciences sont subordonnées à une science première, la mathesis universalis, science universelle de l’ordre et de la mesure. C’est cette intuition fondamentale qui sous-tend le célèbre Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences (publié sans nom d’auteur, 1637), dont le titre initialement prévu était Projet d’une Science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection. C’est encore cette idée de l’unité de la science qui réapparaît dans la Lettre-préface des Principes de la philosophie (1644, et 1647 pour la traduction française) où Descartes présente toute la philosophie comme un arbre dont « les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale ».


3-La méthode:


La découverte de la vérité dans les sciences est conditionnée par l’observation de « règles certaines ». Ces règles n’ont rien de commun avec la méthode syllogistique, et les préceptes de la logique aristotélicienne traditionnellement enseignés dans les écoles, que Descartes juge stériles. Par son rejet de la logique aristotélicienne et sa recherche d’une méthode susceptible d’être appliquée à tous les domaines de la connaissance, l’entreprise de Descartes suit une voie déjà tracée en France par Ramus, en Angleterre par Bacon, ou en Italie par Campanella.

Le fondement de la méthode cartésienne est le rejet des connaissances conjecturales, et l’obéissance stricte à la règle d’évidence (« ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle »). Toute démarche scientifique suit un cheminement qui doit commencer par les notions les plus simples, « claires et distinctes », et parvenir, par voie déductive, aux notions les plus composées qui dépendent des premières. Par leur procédé déductif et « l’évidence de leurs raisons », les mathématiques, et particulièrement la géométrie, fournissent le modèle méthodologique applicable à tous les champs du savoir.

4-Métaphysique:

La méthode s’applique à tous les domaines du savoir, y compris la métaphysique. Dans le Discours de la méthode, puis surtout dans les Meditationes de prima philosophia (1641, titre latin original des Méditations métaphysiques), Descartes reprend les arguments du scepticisme pour rejeter toutes les connaissances qui ne résistent pas à la mise en doute. Mais le scepticisme est dépassé avec la découverte d’une vérité absolument première et indubitable, ego sum, ego existo (« je suis, j’existe »), qui devient avec Descartes le fondement et le premier principe de toute connaissance. Ceci permet de mettre en évidence que l’esprit, ou res cogitans, ou encore « substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser », est entièrement et réellement distinct du corps auquel il est uni. La métaphysique cartésienne prouve l’existence de la nature pensante (l’âme), l’existence de Dieu (en reprenant l’argument ontologique de saint Anselme), et l’existence des choses matérielles (le monde). La théorie de la création des vérités éternelles, exposée dans les lettres à Mersenne de 1630, distingue Descartes à la fois de ses devanciers et de ses successeurs : alors que théologiens et philosophes soutiennent une certaine indépendance des vérités mathématiques et logiques par rapport à Dieu, Descartes considère au contraire que toute espèce de vérité dépend de Dieu — et non l’inverse : en tant que telle, toute vérité dépend d’une instauration arbitraire. Dieu, « puissance incompréhensible », a voulu que deux et deux fassent quatre, ou que deux propositions contradictoires ne puissent être simultanément vraies, mais il « aurait pu » vouloir et faire autrement.

5-Mathématique, physique, physiologie:

Systématisant la géométrie analytique, il s’efforce le premier de classer les courbes d’après le type d’équations complexes qui les produisent. En mathématiques, on lui doit aussi l’usage consistant à utiliser les dernières lettres de l’alphabet pour désigner les valeurs inconnues, et les premières pour les valeurs connues, ainsi que la notation en exposant pour exprimer la puissance d’un nombre.

Toute la physique de Descartes est exposée dans le Monde (v. 1633), ouvrage que la condamnation de Galilée, en 1633, l’empêche de publier. Elle ne sera donc publiée que dans les parties II à IV des Principes de la philosophie (1644). La physique repose sur l’identification de la matière avec la pure et simple quantité géométrique (materia vel quantitas). Toutes les « formes substantielles » et les « qualités réelles » de la scolastique sont bannies du monde physique : la pesanteur et le mouvement sont ramenés à une explication purement mécaniste. Le monde n’est ni fini, ni infini, mais indéfini. L’existence du vide est rejetée comme contradictoire. Le principe d’inertie est acquis et clairement énoncé pour la première fois.

En physiologie, le modèle mécanique et l’automate servent de paradigme pour l’explication scientifique du vivant (Traité de l’Homme, v. 1633 ; Description du corps humain, 1648).

6-Morale et politique:

Lecteur de Montaigne, et conscient comme lui de l’inconstance des mœurs, Descartes pose néanmoins les fondements d’une éthique originale, quoiqu’influencée par le néo-stoïcisme chrétien de Juste Lipse et Guillaume du Vair. Développée dans la IIIe partie du Discours de la méthode, la correspondance avec Élisabeth et Chanut (1643-1649), et le Traité des Passions de l’Âme (1649), la morale cartésienne assimile la vertu à la ferme résolution de bien faire, et au « bon usage du libre arbitre », aussi appelé « générosité ». À l’opposé de l’ascétisme moral, Descartes ne condamne pas les passions, nécessairement éprouvées par l’esprit en tant qu’il est uni au corps, et reconnaît en elles un élément essentiel du bonheur.

7-Réception et postérité du cartésianisme:

En son temps, Descartes a eu à faire face à l’hostilité des jésuites (Réponses aux septièmes objections) et de théologiens hollandais (Voetius). Sa tentative pour faire enseigner sa philosophie à l’université par l’intermédiaire du médecin Regius est un échec, et les deux hommes se brouillent. Malgré ces difficultés, la pensée cartésienne a profondément marqué toute la philosophie moderne. Malebranche, Pascal, Spinoza et Leibniz prennent appui sur son œuvre pour en prolonger les problématiques et pour la dépasser. La réception du cartésianisme se caractérise par quatre orientations majeures : la mise en relief de l’analyse des idées et des sensations (Locke, Berkeley, Hume), l’essor du mécanisme (La Mettrie), l’idéalisme (Kant, Fichte) qui prolonge l’affirmation du sujet transcendantal (condition de l’expérience), enfin une perspective rationaliste, voire positiviste. Ainsi l’on pourrait dire, en paraphrasant le propos de Withehead sur Platon, que toute la philosophie moderne s’écrit « dans les marges de Descartes ».

samedi 20 décembre 2008

Melanie Klein

1-Présentation:

Klein, Melanie (1882-1960), psychanalyste autrichienne.

À l’origine de nouvelles techniques thérapeutiques pour les enfants, basées sur le jeu, Melanie Klein a poursuivi une réflexion théorique prolongeant les concepts freudiens et inaugurant une nouvelle école de pensée, le kleinisme.


2-Une histoire familiale jalonnée de deuils:
Née à Vienne, Melanie Reizes est la fille d’un médecin issu d’une famille juive orthodoxe. Dernière de quatre enfants, elle voit mourir l’une de ses deux sœurs en 1887, son père en 1900, puis son frère en 1902. Alors qu’elle se destine à des études de médecine, avec une spécialisation en psychiatrie, elle y renonce au moment de son mariage, en 1903, avec un ingénieur chimiste, Arthur Klein, avec lequel elle a trois enfants. Sa curiosité intellectuelle l’amène cependant à s’intéresser à la psychanalyse, en plein essor dans l’Europe du début du xxe siècle.

Après avoir déménagé avec son mari à Budapest (Hongrie) en 1910, elle renoue avec l’effervescence intellectuelle de sa jeunesse. Très affectée par la mort de sa mère, en 1914, elle est sujette à des états dépressifs et entame une psychanalyse personnelle et une formation à l’analyse sous la supervision de Sándor Ferenczi, l’un des disciples les plus influents de Sigmund Freud. Elle entreprend d’éduquer son plus jeune fils (Erich, né en 1914) selon les principes de la psychanalyse et, en 1919, elle devient membre de la Société hongroise de psychanalyse. En 1921, après s’être séparée de son mari, elle s’installe à Berlin, invitée à poursuivre ses observations cliniques d’enfants auprès d’un autre disciple de Freud, Karl Abraham. C’est à cette époque qu’elle effectue de nombreuses cures analytiques, dont elle présente les conclusions cliniques et les portées théoriques dans la Psychanalyse des enfants (1932).

3-Une place controversée dans le monde psychanalytique:
Melanie Klein commence à s’imposer comme une théoricienne de première importance dès 1926. Cette année marque son arrivée à Londres — à la suite de la mort de son « protecteur » Karl Abraham — et son entrée dans la récente Société britannique de psychanalyse. Son aura grandissante ne lui épargne pas les critiques, principalement celles d’Anna Freud, depuis Vienne. La fille de Freud considère que les psychanalyses d’enfants sont des thérapies éducatives, alors que Melanie Klein souhaite adapter tous les principes de l’analyse d’adultes, dont le transfert, à l’analyse d’enfants. Les deux psychanalystes s’opposent également sur les débuts de la vie psychique, avant (selon Melanie Klein) ou après (pour Anna Freud) l’âge de un an.

Tout en continuant ses réflexions, notamment sur l’opposition entre pulsion de vie et pulsion de mort, Melanie Klein fait face à des critiques de plus en plus virulentes de l’école viennoise, tout en étant soutenue par de nombreux psychanalystes britanniques. D’abord théoriques et cliniques (la formation des analystes), les dissensions deviennent politiques et de pouvoir avec, en 1938, l’arrivée à Londres des « Viennois » qui fuient avec Freud le régime nazi. L’école kleinienne se précise dans les années 1940 et, en 1955, Melanie Klein fonde l’association The Melanie Klein Trust Fund afin de développer ses axes de recherche.

Après sa mort, son influence reste forte, principalement en France, en Angleterre et en Amérique latine, et le mouvement kleinien est toujours présent dans de nombreuses sociétés psychanalytiques, nationales ou internationales.

4-La psychanalyste des enfants:
La Psychanalyse des enfants introduit des éléments majeurs de la théorie kleinienne. En particulier, Melanie Klein repense le complexe d’Œdipe, en le situant à un âge plus précoce que ne le pense Freud. Pour elle, celui-ci ne se déroule pas au cours de la cinquième année, mais au moment du sevrage du nourrisson. Elle démontre donc la formation précoce du conflit œdipien mais aussi du surmoi, ainsi que leurs conséquences sur le développement de l’ego, de la sexualité infantile et des troubles psychiques. Elle considère la psychanalyse comme un moyen d’aider les enfants à se débarrasser de leur culpabilité en dirigeant vers le thérapeute les sentiments agressifs et œdipiens qu’ils ne peuvent pas adresser à leurs parents. Pour Melanie Klein, l’enfant a besoin de remettre en question la perfection supposée de ses parents, en même temps que son propre sentiment de toute-puissance diminue. Elle montre également l’importance et la banalité des pulsions sadiques des enfants les uns envers les autres.

L’apport théorique et conceptuel de Melanie Klein repose essentiellement sur les psychanalyses d’enfants, dont le support principal est la technique du jeu. Le jeu constitue un mode d’accès privilégié à l’univers inconscient des enfants, comme le sont les associations libres pour les adultes. L’enfant attribue aux jouets des rôles et des fonctions, identiques ou différents selon les séances. Par le langage du jeu, l’enfant exprime ses angoisses et ses émotions.

Parmi un grand nombre d’élaborations théoriques, Melanie Klein revoit la théorie du développement en s’éloignant de la notion des stades libidinaux et en privilégiant la relation d’objet (ou relation objectale) — elle introduit cette conception dans son article Contribution à l’étude de la psychogenèse des états maniaco-dépressifs (1934) et la poursuit dans le Complexe d’Œdipe éclairé par les angoisses précoces (1945) et ses Notes sur quelques mécanismes schizoïdes (1946). La relation objectale est la relation qu’un enfant entretient avec l’objet vers lequel se tournent ses pulsions. L’objet est ce qu’il investit affectivement ; il devient interne quand il est intégré au psychisme de l’enfant. D’abord partiel (le sein maternel), l’objet peut devenir total (la mère). Melanie Klein définit deux phases successives liées à ces objets. La phase schizoparanoïde, au cours des premiers mois de la vie d’un enfant, correspond au sentiment que sa mère fait partie de lui ; l’enfant combat la perte de cet objet. La seconde phase, dite dépressive, est celle de la perte et de son acceptation. Pour Melanie Klein, les deuils qui jalonnent la vie réactivent cette position dépressive.

Ernst Bloch

Ernst Bloch :(1885-1977) est un philosophe allemand qui s'inscrit dans la lignée des marxistes « non-orthodoxes » tels Georg Lukács (durant les années 1920), Antonio Gramsci, Karl Korsch ou encore les penseurs de l'École de Francfort.

Son premier ouvrage, L'esprit de l'utopie, paru au début des années 1920, fit de lui l'un des principaux théoriciens du concept d'utopie à la lumière de la tradition hégéliano-marxiste. Cette première publication eut une influence considérable sur plusieurs de ses contemporains, tels Walter Benjamin et Theodor W. Adorno.

Après la publication de son ouvrage antinazi Héritage de ce temps (1935), Bloch fut contraint de quitter l'Allemagne pour New York. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il refusa une chaire à l'Université Goethe de Francfort pour une chaire à l'Université Karl Marx de Leipzig (1949). C'est alors qu'il commence à faire paraître son ouvrage majeur Le principe espérance (3 vol., 1954-1959) où il s'interroge à nouveau sur le concept d'utopie en adoptant une méthode « archéologique », traquant dans l'histoire mondiale et dans la culture de masse américaine les ferments de l'utopie en même temps que les sources de l'appauvrissement de l'« espérance ».

Opposé au marxisme stalinien, Ernst Bloch défend la nécessité de l'utopie qui, à ses yeux, n'a rien d'une forme d'aliénation. Pour ce marxiste non-orthodoxe, l'utopie permet de repenser l'histoire. En fait, l'expérience utopique est l'occasion d'une prise de conscience renouant - comme plusieurs l'ont remarqué - avec une forme de messianisme moderne.

Ouvrages:

Traductions françaises:

  • Traces, Paris, Gallimard, 1968 (1998, coll. Tel), ISBN 2070750582
  • Thomas Munzer: théologien de la révolution, Paris, UGE, 10/18, 1975.
  • Droit naturel et dignité humaine, Paris, Payot, 1976.
  • L'esprit de l'utopie, Paris, Gallimard, 1977.
  • Héritage de ce temps, Paris, Payot, 1977.
  • Sujet-Objet. Éclaircissements sur Hegel, Paris, Gallimard, 1977.
  • L'athéisme dans le christianisme: la religion de l'Exode et du Royaume, Paris, Gallimard, 1978.
  • Experimentum mundi: question, catégories de l'élaboration, praxis, Paris, Payot, 1981.
  • Le principe espérance, 3 vol., Paris, Gallimard, 1976, 1982, 1991.
  • La philosophie de la Renaissance, Paris, Payot, 1994. Une étude de la Renaissance à partir de Giordano Bruno, de Paracelse, Francis Bacon, Galileo Galilei, Kepler, Isaac Newton et Machiavel, accessible aux non-initiés et excellente introduction à la pensée de cet auteur (Rééd.: Payot-poche, 2007, ISBN 2228901628.

Titres originaux:

  • Kritische Erörterungen über Heinrich Rickert und das Problem der Erkenntnistheorie, Dissertation, 1909.
  • Geist der Utopie, 1918.
  • Thomas Müntzer als Theologe der Revolution, München, 1921.
  • Spuren, Berlin, 1930.
  • Erbschaft dieser Zeit, 1935.
  • Freiheit und Ordnung, Berlin, 1947.
  • Subjekt - Objekt, 1949.
  • Christian Thomasius, 1949.
  • Avicenna und die aristotelische Linke, 1949.
  • Das Prinzip Hoffnung, 3 vol., 1954-1959.
  • Naturrecht und menschliche Würde, 1961.
  • Tübinger Einleitung in die Philosophie, 1963.
  • Atheismus im Christentum, 1968.
  • Politische Messungen, 1970.
  • Das Materialismusproblem, seine Geschichte und Substanz, 1972.
  • Experimentum Mundi. Frage, Kategorien des Herausbringens, Praxis, 1975.

Edgar Morin







1-Présentation:

Morin, Edgar (1921- ), philosophe et sociologue français.
Les travaux de recherche d’Edgar Morin se sont particulièrement portés sur l’élaboration d’une méthode de pensée visant à relever le défi de la complexité qui s’impose, dans le monde actuel, non seulement à la connaissance scientifique, mais également aux problèmes humains, sociaux et politiques.


2-Le champion de l’interdisciplinarité:
Né à Paris, Edgar Nahoum fait des études de droit, d’histoire, de philosophie, de sociologie et d’économie. En 1942, il obtient une licence en histoire et géographie ainsi qu’une licence en droit. Dès 1941, il entre dans la Résistance, où il prend le nom de Morin, qu’il conserve par la suite. Il adhère aussi au Parti communiste, « à un moment où l’on sentait, pour la première fois, qu’une force pouvait résister à l’Allemagne nazie ». Il en sera exclu dix ans plus tard, en 1951. À la Libération, l’ancien lieutenant des Forces françaises combattantes est nommé dans l’Allemagne occupée. C’est là, en 1946, qu’il publie son premier ouvrage, l’An zéro de l’Allemagne. Il commence aussi la rédaction de l’Homme et la Mort (1951).
Edgar Morin entre en 1950 au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). En 1960, il fonde, au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), le Centre d’étude de communication de masse (CECMAS) avec Georges Friedmann et Roland Barthes, avec le souci d’adopter une démarche transdisciplinaire, et crée la revue Communications. Il est également le fondateur de la revue Arguments (1957-1963). Nommé directeur de recherche au CNRS en 1970, il codirige de 1973 à 1989 le Centre d’études transdisciplinaires de l’EHESS, qui a succédé au CECMAS.

3-Une œuvre prolixe:
Edgar Morin consacre une partie importante de ses recherches à la sociologie contemporaine et aux problèmes de la communication de masse, en s’efforçant d’en appréhender la complexité anthropo-sociale par la prise en compte des dimensions biologique et imaginaire. Il se fait connaître par le Cinéma et l’Homme imaginaire (1956) et, dès 1957, il publie les Stars, ouvrage de référence questionnant le système américain de « culture de masse ». Il approfondit son analyse des rapports entre le réel et l’imaginaire dans la culture de masse diffusée par les médias dans l’Esprit du temps (1966). Avec la Rumeur d’Orléans (1969), il tente de saisir le phénomène de la rumeur, en étudiant la propagation d’une information vague, imprécise et toute-puissante, fondée sur l’antisémitisme, auprès de personnes plus ou moins crédules.
En 1967, Edgar Morin publie Commune en France : la Métamorphose de Plodémet (1967), un ouvrage tiré d’une étude multidisciplinaire menée sur une commune de Bretagne, Plozévet, et réunissant sociologues, anthropologues, géographes, médecins. Il se fait ensuite l’avocat d’une sociologie du présent, dite « événementielle » (Journal de Californie, 1970 ; le Paradigme perdu : la nature humaine, 1973). Tout au long de sa vie et de son œuvre, il analyse l’état du monde et les problèmes fondamentaux de l’époque, comme en témoignent une longue série d’ouvrages : Pour sortir du xxe siècle (1981), Penser l’Europe (1987), Terre-Patrie (1993), Pour une politique de civilisation (2002), la Violence du monde (2003, avec Jean Baudrillard), le Monde moderne et la question juive (2006).

4-Le théoricien de la pensée complexe:

À partir des années 1970, Edgar Morin se lance dans une vaste aventure intellectuelle qui prend la forme d’une œuvre intitulée la Méthode et qui paraît en 6 volumes — t1. la Nature de la nature (1977) ; t2. la Vie de la vie (1980) ; t3. la Connaissance de la connaissance (1986) ; t4. les Idées. Leur habitat, leur vie, leurs moeurs, leur organisation (1991) ; t5. l’Identité humaine (2001), t6. Éthique (2004). Vaste synthèse à caractère pluridisciplinaire, cette œuvre tente d’intégrer tous les savoirs, philosophiques comme scientifiques, et de « trouver les instruments permettant de relier les connaissances éparses et distinctes ». Elle est en effet fondée sur un double constat : d’une part, celui d’une rupture culturelle entre la culture des humanités, qui apprend à contextualiser et à situer une connaissance dans un ensemble organisé, et la culture scientifique, qui tend au contraire à se spécialiser et à se clore sur elle-même ; et, d’autre part, celui de la désintégration des « piliers de certitude » sur lesquels reposaient les sciences jusqu’au xxe siècle, en premier lieu le dogme d’un déterminisme universel et de la souveraineté absolue de l’ordre. Dans ce cadre, Edgar Morin entend proposer une « réforme de la pensée » visant à relever « le défi de la complexité qui réside dans le double défi de la reliance et de l’incertitude. Il faut relier ce qui était considéré comme séparé. En même temps, il faut apprendre à faire jouer les certitudes avec l’incertitude. La connaissance est en effet une navigation dans un océan d’incertitudes parsemé d’archipels de certitudes. » La pensée de la complexité « englobe au lieu de séparer, relie au lieu de segmenter », tout en distinguant.
S’appuyant sur les théories de l’information, de la cybernétique et des systèmes et repensant la relation ordre-désordre-organisation, Edgar Morin inaugure et ouvre un champ nouveau d’investigations, à savoir la complexité des systèmes, et développe trois principes fondamentaux : le principe de la « boucle récursive ou autoproductive », qui rompt avec le principe de causalité linéaire, et selon lequel les causes agissent sur les effets, et les effets sur les causes (par leurs interactions, les individus produisent la société et la société produit de l’humanité en apportant des qualités telles que la culture et le langage qui rétroagissent sur les individus) ; le principe de la « dialogique », qui consiste à associer des notions, des idées et des vérités antagonistes afin d’appréhender une même réalité ; le principe « hologrammique », selon lequel non seulement la partie est dans le tout mais le tout est dans la partie (si l’individu est une partie de la société, la société, en tant que tout, est également présente dans chaque individu à travers son langage et sa culture).
Edgar Morin est le fondateur et le président de l’Association pour la pensée complexe (APC).
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